01/12/2005

Marketing de la postérité.

Frida Kahlo (1907-1954) est une figure atypique de l'Art Moderne. D'abord, c'est une femme, ce qui ne facilite pas les chose lorsqu'il s'agit de marquer l'histoire de l'art. Une femme qui n'attendit pas 15 ans pour sortir de sa condition de femme mexicaine du début du XXème siècle, pour s'instruire, s'éveiller à la modernité et vivre, au lieu de subir. Une survivante, quand un tram l'accrocha en pleine marche, lui déchirant le ventre jusqu'au vagin, la clouant au lit puis à ce fauteuil roulant, roulant, roulant.
Couchée, scrutant son corps condamné (elle souffrait aussi de la poliomyélite) dans le miroir qui surplombait son lit, Frida jaugeait sa féminité compromise à coups de pinceaux, insufflant à ses toiles une douleur intériorisée, conséquence évidente de ce corps lacéré.
Dix ans plus tard, elle rencontra l'homme dont elle était tombée amoureuse à 14 ans : Diego Rivera, le peintre, de 20 ans son aîné. Avec lui, elle intégra le parti communiste et y lutta sans relâche contre le pitoyable statut de la femme mexicaine. Malgré une relation passionnelle avec Trosty qu'elle recueillit alors que son nom figurait sur la liste noire de Staline, Frida ne douta jamais que Diego fût sa raison première d'exister, d'aimer exister, en dépit de la douleur. C'est à lui qu'elle légua l'entièreté de son oeuvre, lui qu'elle considérait comme son unique famille. Proche du couple Breton, invitée de luxe du mouvement surréaliste européen, Frida exposa plusieurs fois en France de son vivant. Mais la douleur, confortablement installée dans son corps meurtri, finit par avoir raison d'elle. Malgré un nouveau fauteuil, malgré de multiples opérations de la colonne vertébrale, malgré une volonté sans borne et une soif de vivre que l'on pensait inextinguible. A tort.

Le marché de l'art repose sur des critères souvent irrationnels, pour ne pas dire ridicules. L'oeuvre de Kahlo connut par exemple un "boum" retentissant, d'une incroyable fulgurance qui fit craindre une retombée tout aussi rapide. Sa famille assista donc les mains vides à une mode "kahlo" très lucratives dans le milieu. Bien résolus à toucher sous n'importe quelle forme le salaire de l'hérédité, certains membres ont recours, depuis quelques années, à des assauts marketing plutôt indigestes pour ceux et celles qui côtoyèrent l'artiste. Après la tequila "Frida Kahlo", les lunettes et les écharpes, nous assisterons bientôt à l'initiative d'une nièce peu embarassée par la question morale : les poupées Frida ! Peu de chance qu'elles apparaissent scarifiées ou meurtries... Aujourd'hui, la simple utilisation du nom Frida Kahlo coûte 100 dollars. Sachant que Frida ne vendit de son vivant aucune toile plus de 300 euros, je comprends l'énervement de Raquel Tibol, à qui Frida Kahlo dicta sa biographie avant de mourir. Entre sens et sensations fortes, notre époque a choisi.

12:29 Écrit par le temps passe, le reste reste. | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |