09/08/2006

Gold Digger

Aujourd'hui, j'ai 27 ans. Dans mon ordinateur, Keziah Jones chante Emilie Jolie, une page blanche m'attend. Je n'ai plus écrit depuis longtemps, je le sens à mes doigts raides, à ce clavier qui me semble immense. En Angleterre, j'ai bien essayé de vous prévenir que je n'avais pas déserté les lieux. Sans y parvenir. Mon rythme estival et la fatigue qu'il engendre me dépouillent progressivement, insidieusement, de toute vie intérieure.

Cette page sur laquelle je superposais mes coups de gueule a perdu de son sens. Mes petites dénonciations d'hier me paraissent aujourd'hui d'une évidence plate. Je regarde le monde à la lumière de mes dernières rencontres, de mes voyages, de l'apprentissage que je fais des enjeux qui sous-tendent notre actualité. Je vois de moins en moins d'intérêt au décorticage de ce qui ne sera jamais rien d'autre que notre destin. Le pilonnage du Liban, par exemple. Qu'en sait-on ? Au-delà des photos, des faits de guerre, des additions nécrologiques dont les images se passent bien de mot pour nous parler (voir "no comment" sur la chaîne de news européenne), que peut-on dire ? Qui oserait affirmer qu'Israël ne prend pas simplement le relais des Américains dans le grand nettoyage des théocraties arabes ? Bush et Blair ayant les couilles dans l'étau médiatique, qui mieux qu'Israël pouvait poursuivre leur effort ? Nous n'en savons rien, nous ne saurons jamais et cela ne fait d'ailleurs aucune différence quant à l'issue de cet anti-débat.

Collatéralement, Internet devient la source d'information la plus consultée par nos contemporains. On y apprend par exemple que la couche d'Ozone se reforme rapidement, qu'Elvis a été aperçu à Central Park récemment, que les U.V ne nuisent pas à l'épiderme... Autant de "sexy-scoops" pré-mâchés, si faciles à gober pour une génération d'obèses nourris de vide. Anorexiques mentaux et néanmoins parfaitement adaptés à leur monde. Tapez "Bernard Anselme" sur Google et vous verrez que malgré les centaines d'articles récents sur ses "affaires" namuroises, le petit article que je lui avais consacré le 31 mai apparaît sur la première page des réponses. Il a d'ailleurs porté plainte. En gros, sur Internet, le premier scribouillard oisif venu est désormais l'égal de n'importe quelle édition "sérieuse".

Devons-nous nous taire ?













A 27 ans, on n'écrit plus seulement pour le plaisir de se relire. On voudrait que les mots servent, qu'ils poursuivent un but. Mais peut-être devrais-je rester sur le mode du "je". A 27 ans, je réalise que mon envie d'écriture est à son paroxysme mais, paradoxalement, je me trouve bien mal à l'aise quand il s'agit de trouver un thème digne d'intérêt. L'actualité, je vous le disais, m'indiffère gravement. Je m'horripile moi-même quand je me lance dans la critique d'un livre, d'un CD ou d'un film. Les diplômes ne changent rien à ce sentiment. J'ai déjà donné dans la biographie mais l'exercice, aussi profitable soit-il, a fini par me convaincre de prendre d'autres voies. Reste la fiction. Mettre mes mots dans la bouche de personnages imaginés, faire enfler le réel puis le réduire à une histoire, une seule, qui vaudrait pour plusieurs.

En ce 9 août, s'est produit en moi ce qu'un prof d'unif aurait vite fait de qualifier de "révolution Copernicienne". Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours pensé qu'il fallait vivre un maximum d'expériences différentes afin de se nourrir les yeux, l'esprit, l'âme. Des années durant, j'ai bouffé à tous les râteliers : sports, cultures, musique, voyages, lectures, rencontres. Autant de mondes différents dans lesquels j'ai allègrement trempé. Autant de situations auxquelles je me suis frotté pour apprendre. Apprendre sur les autres, sur le monde et surtout sur moi-même. Aujourd'hui, quand je fais le bilan de ces immersions, je me demande à quel point la connaissance n'est pas le vecteur privilégié de la déception. Si l'accumulation des savoirs n'aidait à débusquer qu'une et une seule vérité, ce serait probablement celle proclamant l'impossibilité humaine de savoir. Voilà qui est décevant.

Conclusion d'autant plus désolante qu'elle ne date pas d'hier. Combien de types n'ont pas déjà cassé leur plume sur cette impasse ? Beaucoup. Aujourd'hui, sans en avoir nécessairement conscience, les gens sentent qu'il n'existe pas de connaissance globale, pas de vérité immuable. C'est je crois une explication du foutoir actuel. En extrapolant un peu, dans un monde sans vérité, Voici vaut le Nouvel Observateur, n'importe quel papier sur internet vaut le Times, la méthode Cauet vaut Des Racines et des Ailes, etc. Libéré du joug de La Vérité, l'humain a bousillé toutes les hiérarchies. Dans sa lancée, il a aussi banni le sens des choses au profit de leur rentabilité. Car on peut penser ce qu'on veut du profit, mais lui au moins, il est palpable. Tandis que le sens, la vérité ... Comment donc en vouloir à tous ceux et celles qui prennent leur pied à la surface des choses ? Comment pester contre l'"entertainment" primaire, les slogans creux, les adeptes de Sulitzer, les succès de Bataille et Fontaine ... ? Nous appartenons aux générations déçues. Déçues par la faillite d'un siècle d'idéaux infoutus de tenir leurs promesses. Privés de sens, privés de vérités-repères, on a placé notre salut dans la matière consommable et les petites joies immédiates. De toutes façons, rien ne dure.

Vous comprenez peut-être mieux ma petite révolution du jour. C'est comme si j'avais cherché de l'or dans les mines les plus profondes pendant 20 ans et que je m'apercevais aujourd'hui que tous les autres en trouvent à la pelle au raz de leur gazon. Mon or à moi résistera peut-être mieux au temps mais qu'importe puisqu'apparemment leur or, sitôt ramassé, repousse continuellement à leurs pieds. Je n'envisage pas de changer ma façon de faire, mais c'est parfois nécessaire de dire : tout ça me déçoit.

17:43 Écrit par le temps passe, le reste reste. dans Général | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |

Commentaires

Je ne sais rien Enfin un truc sensé, bien écrit, intéressant, qui me pose question et me touche... J'ai parcouru ton blog, qui n'est pas rempli que d'évidences plates.
Bon anniversaire quand même!;-)

Écrit par : Gwendoline | 09/08/2006

Moi je dis, continue d'écrire.. tes déceptions sont malgré tout un régal pour les yeux

Joyeux anniversaire, mon cher

Écrit par : Zzag | 09/08/2006

Waouuuuwwww! Bon anniversaire à toi, petite plume révoltée.. Je n'ai qu'une phrase à dire en ce jour que les obèses apprennent à mieux bouffer! ;-)

Écrit par : Biba Zemra | 10/08/2006

Ouep Ben, pour un retour en fanfare.. c'est réussi ! Suis sans voix devant ta réflexion... dois-je t'enfoncer la tête ou te sortir une niaiserie réconfortante ? Non, en septembre, je passerai à Liège et je te saoûlerai. De quoi ? Bah, on verra ;-)

Écrit par : Boudlard | 10/08/2006

salut De passage après une longue période d'errance. a+ Lpv
P.S. vive le relativisme !

Écrit par : Lpv | 10/08/2006

déçu ou blazé? En en parcourant qu’en diagonale ton texte, je te trouve très ambigu.. Ce n’est quand même pas l’accumulation des bougies à souffler qui te perturbe ainsi ?

Heureusement qu’il n’existe pas de savoir universel, unique et stable.. cela serait d’un ennuyeux infini à moins d’accepter (se soumettre au) le dogme. Imagine que tu saches tout, sur tout et de tout le monde. Ainsi tu ne t’étonnerais plus du pétillement dans les yeux de telle ou telle pour la simple et bonne raison que tu sais déjà. Voltaire ne disait-il pas « Le doute est un état mental désagréable, mais la certitude est ridicule. » ?

Au moins le savoir, même si minimum, permet aux personnes (qui y ont accès ! et certaines filles toutes bleues vêtues n’ont peut être pas encore ce privilège) les possibilités de satisfaire une partie de leurs nécessités, de gérer approximativement leur bien être et - je l'espère en tant citoyenne "tendance gauche démocratique dans sa version « chocolat.sex.R’nR »" - de connaître et d'exercer leurs droits. Le savoir serait alors à interpréter comme un devoir de justice.. ou comme puits généreux de lumières au secours de nos besoins voire nos envies, de remèdes à quelques maux si possible à l’échelle humanitaire... Le tout vers un bonheur individuel et le bien commun. En tous cas, ces savoirs, ces expériences, ces rencontres doivent nous rendrent moins dépendants, esclaves.. Oh, il ne faudrait pas s'imaginer naïvement l'autarcie intellectuelle mais souhaiter l'autonomie intellectuelle, non? Ceci n'est pas de moi mais d'un certain Condorcet en 1792.. comme quoi, j'ai bien retenu ma leçon.
D'autres l'ont résumé en esprit critique et libre examen°°° chacun ses mots avec la toujours même connotation utopique mais avec toujours les mêmes vraies questions qui reviennent invariablement. Si le savoir permet une autonomie, d’où une liberté.. dès lors que faire de cette liberté ? Car la liberté implique responsabilité, raison précise pour laquelle la plupart des hommes la redoutent, pire la renie. Imagine 6 milliards de bonhommes et bonnefemmes agissant en esprit éclairé.. à croire que l’humanité est programmée pour vivre avec ces cons tout azimut et tant mieux car j’en fais immanquablement partie.

Comme tu le sous-entends, il n’est pas tout d’accéder à un certain savoir, encore faut-il le choisir notamment à travers ces différents canaux (dont médiatiques), comprendre et décoder et puis savoir qu’en faire. Comment s’en souvenir puis jouer avec, en profiter ? Pourquoi ne pas prévoir un cours d’éducation aux médias dès le plus jeune âge ? Cea serait déjà une bonne base aux repères qui semblent manquer. Les autres sont à la charge de chacun en son âme et conscience, en fonction de ses valeurs et son éthique. Les sages et autres savants (à défaut de ne pouvoir décidément pas me référer aux chefs religieux) n’allaient quand même pas nous mâcher la besogne. Vive donc la recrudescence des idéaux, utopies et autres kits-à-déception de nos arrière-petits enfants, non ? N’est-ce pas cela qui fait la petite et la grande Histoire ?

Allez, sur ces considérations très considératives, je te souhaite un très bel anniversaire avec tout le retard qu’il y a et je m’en retourne à mes stats sur la pauvreté des Brussell’ers ;o)

Écrit par : Alyzarine | 10/08/2006

Merci ! Chère Gwendoline, merci pour tes encouragements. Content que cet endroit te plaise, à mon tour d'aller te lire ...
Jolie consolation, Zzag, merci ! Je continuerai à écrire, hors de question de baisser les bras... :)
Hello Biba, et merci pour ton commentaire diététique :)
Ma chère Boud', bien content de te relire ici. Je me réjouis de me replonger dans ton blog, il me manque. Quant à ta venue à Liège, je l'attends impatiemment !
Salut Pélerin, merci pour ton passage. Bonne route !

Écrit par : Artatum | 11/08/2006

Chère Alyzarine, Merci pour ce coup de pied dans le débat dont voici quelques éclaircissements horizontaux.
Je n'envisageais pas le "savoir" dans un sens nécessairement aussi ULBiste, voire libre-exaministe. A l'ULB, rien n'est un problème, tout s'explique, tout a sa propre Raison, c'est l'anti X-files. Je rejoins d'ailleurs parfaitement ton interprétation de Condorcet.
Par "Vérité', par "Savoir", j'entendais une idée ou un but à poursuivre, une lumière dans le noir, jamais une loi unanimement partagée. Je pensais à ces idéologies modernes de progrès (dans les sciences), d'égalité sociale (le communisme,...), d'amélioration de notre condition psycologique ou intellectuelle (les avant-gardes expressionnistes du XXe siècle). Autant de moteurs pour le cerveau et le corps, autant de directions possibles pour nos vies, autant d'alternatives à la paresse gentillette de nos passions.
Les plus belles utopies, aujourd'hui, ont fait faillite. En ce jour d'anniversaire, par une grande fatigue, je sous-entendais simplement que je ne dirais pas non, parfois, à quelques utopies vibrantes plutôt qu'à l'ambiante fadeur de nos hypothèses post-modernes.
Le sentiment qu'aujourd'hui "tout se vaut" (même les dieux) a, je trouve, entraîné une paresse (détresse) humaine que je regrette un peu. Je sais, tout ça est cyclique, ça ne durera pas toujours. A 27 ans, je redisais une fois de plus ma déception d'être né trop tard ! Je n'ai même pas connu Charlie Parker ...
A bientôt,

A.

Écrit par : Artatum | 11/08/2006

J'ai le double J'ai le double de ton âge et je crois que le mythe de "tout se vaut" est à combattre et à démystifier. Je pense qu'il est des valeurs, des principes qui sont moteurs de vie universelle, collective et d'autres qui ne sont que moteurs d'individualisme et de repli sur soi ... sur un soi que finalement personne ne connaît vraiment, surtout pas "soi". Je pense donc qu'il nous faut maintenir le combat contre cettte croyance que tout se vaut et que le débat des idées est inhibé par cette horizontalité mentale qui nous e^pêche de croire, de croître vers le haut! Continue donc à penser ... et à le partager!

Écrit par : FC | 11/08/2006

Avec bcp de retard :S Bon anniversaire monsieu :)
très bien cette petite mise à plat ,prise de conscience ou remise en question...
et surtout ne changes pas restes comme tu es ;))
bizzz

Écrit par : bioz | 14/08/2006

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