17/08/2006

une histoire parmi d'autres

Je me suis mis à aimer l'histoire le jour où l'on cessa de me la présenter comme une ènième vérité coulée dans le bronze. Le jour où, simplement, on me la raconta. Bien sûr, cette méthode narrative a parfois tendance à refaçonner légèrement la réalité, à la scénariser par commodité mais, en général, le message passe et reste durablement dans les mémoires. Au départ de toutes les histoires, il y a le contexte, le décors...

A la fin des années 80, alors que l'empire Soviétique toussote et que le confort occidental commence à narguer l'austérité post-Stalinienne, il est devenu très difficile pour les peuples de se faire la guerre. La plus infime broutille à Cuba peut prendre des proportions nucléaires à Moscou ou Pékin, tout comme un pet mesquin lâché à Washington peut très bien retentir dans tout l'hémisphère Nord et se sentir au Sud. Depuis toujours, on sait que les temps sans guerre finissent inévitablement par nuire aux états les plus forts, réputés pour se développer moins vite et plus laborieusement avec un stylo qu'une batterie de Skuds. En cela, l'effondrement de l'U.R.S.S, le 21 décembre 1991, va considérablement changer la donne.

C'est la fin de la guerre froide, le point final d'une tension malsaine. La perception archi-dichotomique du monde s'effondre en même temps que le modèle soviétique, proclamant ainsi la victoire du libéralisme US. Enfin, on va pouvoir guerroyer à l'ancienne, conquérir des biens, des marchés, développer des stratégies, faire de la politique sans craintes de représailles menées depuis l'autre face du globe. Les vainqueurs sont heureux, les perspectives d'enrichissement sont infinies.

A cette époque, le patron des Américain s'appelle Georges Herbert Walker Bush (notez le "Walker" qui rime avec "Texas Ranger"), le père de notre Bush à tous. Sa grande idée, à Bush père, c'est qu'on ne peut vivre sans pétrole (a fortiori quand on est Américain et qu'on en consomme des hectolitres à l'heure) ! Il connaît son pays, il sait qu'il peut le forer tant qu'il veut, il ne trouvera jamais chez lui les quantités d'or noir suffisantes pour abreuver son peuple et les machines de celui-ci. L'avenir passera donc nécessairement par le Moyen Orient, l'Eldorado du monde motorisé ! Le hic, c'est que tout l'oppose à cet Orient-là : la religion, la culture, le régime politique, le mode de vie, la conception du bonheur ou de la réussite, tout. Comme la diplomatie n'est pas son fort et que la guerre, la vraie, est à nouveau envisageable, la question du "comment faire?" ne sera qu'une formalité. En s'attaquant littéralement aux pays arabes, Bush extrait du même coup plusieurs épines du pied de l'Amérique : l'approvisionnement en pétrole, la menace d'une coalition musulmane anti-occident (et ses conséquences terroristes), la pression que lui met la communauté juive (toute puissante aux USA) pour assurer le statut et la sécurité de l'état d'Israël et, au passage, la récupération des territoires perdus ou abandonnés aux Soviétiques pendant la guerre froide. En terme de profit, y a pas à discuter, c'est le coup du siècle. Petit coup de main providentiel de l'histoire, l'Irak commence justement à ennuyer le pauvre Koweit. L'aubaine !

Petite parenthèse : l'anti-américanisme primaire serait d'affirmer que les USA auraient eux-même provoqué le conflit Koweitien comme ils auraient eux-même détruit les tours new-yorkaises, ... Y a des soupçons, pas de preuve.

L'équipe Bush déploie donc toute l'armada démago qu'elle possède à la perfection : Saddam, ce tyran, va enfin payer pour ses crimes ! Une fois de plus, les marines vont libérer de l'opprimé ! Les USA ont décidé d'en découdre avec les tyrannies théocratiques !
Pour différentes raisons, le conflit va se compliquer. Le pétrole Koweitien sera sauvé, le peuple probablement aussi, mais Saddam reste sur son trône et Bush sur sa faim. Ce qui devait être le commencement du grand nettoyage des états arabes se limite finalement à une petite guerre ... d'échauffement. Bush ne sera pas réélu, Clinton se montrera plus diplomate (notamment en Israël/Palestine), le Moyen-Orient souffle un peu ou organise sa défense, selon les cas.

Huit ans plus tard, Bush fils accède au pouvoir. Une entrée en matière difficile dans la mesure où le petit "rame" un peu en tant que chef de quoi que ce soit. Jusque là, son parcours se résume à une succession d'échecs cuisants tant sur le plan professionnel qu'humain. Les premiers mois de son mandat traduisent visiblement une non-orientation politique consternante et les électeurs ne s'y trompent pas, Bush dégringole dans tous les sondages. Nouveau coup de main de l'histoire, le World Trade Center est abattu, vraisemblablement par des terroristes musulmans ! Dans la panique, on ressort les filiations entre les Bush et les Ben Laden, on parle des différentes giga-entreprises pétrolières ou d'armement détenues par la famille Bush et leurs proches, etc. On apprend surtout que Bush père a rejoint le fils en tant que consultant de crise. La suite s'explique alors plus facilement.

Imaginons que le tandem Bush ait décidé de poursuivre les objectifs que le premiers n'a pas eu le temps de remplir entre 1989 et 1993, qu'auraient-ils fait ? D'abord, ils auraient probablement cherché un moyen légitime de renvoyer leurs troupes au Moyen Orient. Ensuite, ils auraient tenté de remplacer les dirigeants hostiles aux Américains pour les remplacer par des valets fidèles. Ils s'en seraient pris le plus rapidement possible à cet hérétique belliqueux de Saddam, l'ennemi de toujours, pour faire de l'Irak un allié. En si bon chemin, les Américains, en auraient profité pour faire de même dans tous les états musulmans réfractaires : Liban, Syrie, ... Enfin, ils auraient fait le bilan pour s'apercevoir que : la route vers le pétrole se serait considérablement dégagées et que les historiques nations rivales seraient désormais à la solde du régime américain. Ils auraient noté que les opposants d'Israël auraient tous été désarmés, ce qui ravirait bon nombre de Grands Electeurs incontournables en temps de campagne. Bref, Bush père serait arrivé à ses fins, enfin.

Trêve de conditionnel, retrouvons le présent. Après le 11 septembre, Bush envoie ses troupes au Moyen Orient, en Afghanistan, sous prétexte de choper l'infâme auteur du massacre aérien. Le monde entier s'apercevant que Ben Laden ne se trouve probablement plus sur ces terres-là depuis longtemps, les G.I en profitent tout de même pour bouter les Talibans hors de leurs montagnes. Les Etats Unis les remplaceront, à la tête du pays, par une brochette de turbans avec lesquels ils pourront négocier le prix du baril tranquille. Ensuite, Bush soutient mordicus que Saddam le satyre cache plus que probablement son ami Ben Laden chez lui, en Irak. Les spécialistes ont beau s'étrangler à force d'expliquer que les deux hommes ne se causent plus depuis un bail, rien n'y fait, les USA s'inventent un nouveau prétexte (les armes de destruction massive) et entrent en guerre contre l'Irak. Saddam est débusqué, son gouvernement est immédiatement remplacé par une équipe jugée "authentiquement démocrate". Comprenez : une équipe acceptant les conditions de business à l'américaine. Que cette équipe soit ou non capable de tenir le pays à flot semble tout à fait dérisoire au vu des récentes images.

Jusque là, on peut dire que le présent rejoint le conditionnel. La suite le prouverait si l'opinion américaine (et anglaise) ne s'en était pas mêlée. Depuis le mensonge des armes de destruction massive, la démagogie made in Bush devient difficile à avaler même au pays. Une fois de plus, sa cote de popularité s'effondre, il est paralysé par les statistiques, se confond en excuses mal formulées, flirte avec le ridicule mais le cours du Bush reste faiblard. Le président interrompu dans sa croisade (un mot déjà entendu dans la bouche de papa mais que ce dernier évitait d'utiliser en public), on se dit qu'on va souffler un peu en attendant le prochain. Et bien non, pas du tout. Au même moment, deux soldats lambda de l'armée israélienne sont enlevés par le hezbollah libanais. Vous me direz que ça n'a rien à voir avec deux avions plantés dans les plus hautes tours de N-Y ou des explosions de trains dans une grande capitale, surtout quand ce genre de kidnapping a lieu dans une région où la violence ambiante a banalisé ce genre de fait divers. Je suis bien d'accord. De manière très surprenante (c'est mon avis), le ton monte à une vitesse folle entre Israël et le Hezbollah. On ne connaît pas encore les noms des malheureux disparus que déjà on s'envoie des missiles à la tronche... étrange. Alors que la tension n'en finit pas de monter, on a l'impression que la diplomatie, pourtant rodée à ce genre de soulèvements soudains, est immobilisée etque l'on ne peut rien y faire. Les discours de Bush prennent des airs de manifestes pacifistes (pas le choix vu les sondages alarmants) malgré le soutien inconditionnel à Israël. D'ici peu, le Hezbollah sera décimé et le gouvernement libanais aura les mains libres pour relancer son économie via des échanges commerciaux avec l'Ouest.


En conclusion.
Avec 15 ans de retard, il semble que les desseins de Georges Walker Bush ne soient plus très loin de leur concrétisation. Bien sûr, L'Irak n'est toujours pas pacifiée (mais était-ce vraiment l'un des objectifs majeurs des USA? Permettez moi de douter) et le Hezbollah vivote encore mais on approche du but. Dire que les USA ont mandaté Israël pour régler le cas libanais serait peut-être exagéré. Quoiqu'il en soit, le résultat sera probablement le même et la croisade américaine aura progressé sans que le président se salisse davantage les mains. Alors que la presse filme les mortiers volants et compte les morts, la face du Moyen Orient, ses fondements, sont en train de changer pour le reste de son histoire. A bien des égards, ces changements seront bénéfiques aux populations locales. A d'autres, beaucoup moins.
Si les américains ont le temps de façonner le Moyen Orient à leur guise, le modèle capitaliste aura gagné un sursis. Car personne n'est vraiment dupe. On se rend bien compte que nos économies occidentales peinent à se renouveler, que les marges fondent, que le chômage explose, bref que ce modèle économique est finalement bien moins démocratique qu'on voulait bien nous le faire croire il n'y a pas si longtemps. On parlait de crise dans les années 90, aujourd'hui rien ne s'est amélioré mais le mot crise a disparu. Pour la première fois, nous avons accepté que le modèle libéral ne soit pas la progressive ascension vers l'épanouissement que l'on nous promettait. Dans nos pays de la surabondance, les limites de ce système sont déjà bien visibles.
Mettre un nouveau continent comme le Moyen Orient à la disposition de nos économies voraces, c'est s'assurer du pétrole pour quelques décennies de plus. C'est aussi la promesse d'un nouveau coup de pousse temporaire pour l'économie US... Mais après ça, que restera-t-il ? L'Afrique, oui, et après ? Le Grand Soir ? Peut-être, mais c'est une autre histoire.

17:33 Écrit par le temps passe, le reste reste. dans Général | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

09/08/2006

Gold Digger

Aujourd'hui, j'ai 27 ans. Dans mon ordinateur, Keziah Jones chante Emilie Jolie, une page blanche m'attend. Je n'ai plus écrit depuis longtemps, je le sens à mes doigts raides, à ce clavier qui me semble immense. En Angleterre, j'ai bien essayé de vous prévenir que je n'avais pas déserté les lieux. Sans y parvenir. Mon rythme estival et la fatigue qu'il engendre me dépouillent progressivement, insidieusement, de toute vie intérieure.

Cette page sur laquelle je superposais mes coups de gueule a perdu de son sens. Mes petites dénonciations d'hier me paraissent aujourd'hui d'une évidence plate. Je regarde le monde à la lumière de mes dernières rencontres, de mes voyages, de l'apprentissage que je fais des enjeux qui sous-tendent notre actualité. Je vois de moins en moins d'intérêt au décorticage de ce qui ne sera jamais rien d'autre que notre destin. Le pilonnage du Liban, par exemple. Qu'en sait-on ? Au-delà des photos, des faits de guerre, des additions nécrologiques dont les images se passent bien de mot pour nous parler (voir "no comment" sur la chaîne de news européenne), que peut-on dire ? Qui oserait affirmer qu'Israël ne prend pas simplement le relais des Américains dans le grand nettoyage des théocraties arabes ? Bush et Blair ayant les couilles dans l'étau médiatique, qui mieux qu'Israël pouvait poursuivre leur effort ? Nous n'en savons rien, nous ne saurons jamais et cela ne fait d'ailleurs aucune différence quant à l'issue de cet anti-débat.

Collatéralement, Internet devient la source d'information la plus consultée par nos contemporains. On y apprend par exemple que la couche d'Ozone se reforme rapidement, qu'Elvis a été aperçu à Central Park récemment, que les U.V ne nuisent pas à l'épiderme... Autant de "sexy-scoops" pré-mâchés, si faciles à gober pour une génération d'obèses nourris de vide. Anorexiques mentaux et néanmoins parfaitement adaptés à leur monde. Tapez "Bernard Anselme" sur Google et vous verrez que malgré les centaines d'articles récents sur ses "affaires" namuroises, le petit article que je lui avais consacré le 31 mai apparaît sur la première page des réponses. Il a d'ailleurs porté plainte. En gros, sur Internet, le premier scribouillard oisif venu est désormais l'égal de n'importe quelle édition "sérieuse".

Devons-nous nous taire ?













A 27 ans, on n'écrit plus seulement pour le plaisir de se relire. On voudrait que les mots servent, qu'ils poursuivent un but. Mais peut-être devrais-je rester sur le mode du "je". A 27 ans, je réalise que mon envie d'écriture est à son paroxysme mais, paradoxalement, je me trouve bien mal à l'aise quand il s'agit de trouver un thème digne d'intérêt. L'actualité, je vous le disais, m'indiffère gravement. Je m'horripile moi-même quand je me lance dans la critique d'un livre, d'un CD ou d'un film. Les diplômes ne changent rien à ce sentiment. J'ai déjà donné dans la biographie mais l'exercice, aussi profitable soit-il, a fini par me convaincre de prendre d'autres voies. Reste la fiction. Mettre mes mots dans la bouche de personnages imaginés, faire enfler le réel puis le réduire à une histoire, une seule, qui vaudrait pour plusieurs.

En ce 9 août, s'est produit en moi ce qu'un prof d'unif aurait vite fait de qualifier de "révolution Copernicienne". Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours pensé qu'il fallait vivre un maximum d'expériences différentes afin de se nourrir les yeux, l'esprit, l'âme. Des années durant, j'ai bouffé à tous les râteliers : sports, cultures, musique, voyages, lectures, rencontres. Autant de mondes différents dans lesquels j'ai allègrement trempé. Autant de situations auxquelles je me suis frotté pour apprendre. Apprendre sur les autres, sur le monde et surtout sur moi-même. Aujourd'hui, quand je fais le bilan de ces immersions, je me demande à quel point la connaissance n'est pas le vecteur privilégié de la déception. Si l'accumulation des savoirs n'aidait à débusquer qu'une et une seule vérité, ce serait probablement celle proclamant l'impossibilité humaine de savoir. Voilà qui est décevant.

Conclusion d'autant plus désolante qu'elle ne date pas d'hier. Combien de types n'ont pas déjà cassé leur plume sur cette impasse ? Beaucoup. Aujourd'hui, sans en avoir nécessairement conscience, les gens sentent qu'il n'existe pas de connaissance globale, pas de vérité immuable. C'est je crois une explication du foutoir actuel. En extrapolant un peu, dans un monde sans vérité, Voici vaut le Nouvel Observateur, n'importe quel papier sur internet vaut le Times, la méthode Cauet vaut Des Racines et des Ailes, etc. Libéré du joug de La Vérité, l'humain a bousillé toutes les hiérarchies. Dans sa lancée, il a aussi banni le sens des choses au profit de leur rentabilité. Car on peut penser ce qu'on veut du profit, mais lui au moins, il est palpable. Tandis que le sens, la vérité ... Comment donc en vouloir à tous ceux et celles qui prennent leur pied à la surface des choses ? Comment pester contre l'"entertainment" primaire, les slogans creux, les adeptes de Sulitzer, les succès de Bataille et Fontaine ... ? Nous appartenons aux générations déçues. Déçues par la faillite d'un siècle d'idéaux infoutus de tenir leurs promesses. Privés de sens, privés de vérités-repères, on a placé notre salut dans la matière consommable et les petites joies immédiates. De toutes façons, rien ne dure.

Vous comprenez peut-être mieux ma petite révolution du jour. C'est comme si j'avais cherché de l'or dans les mines les plus profondes pendant 20 ans et que je m'apercevais aujourd'hui que tous les autres en trouvent à la pelle au raz de leur gazon. Mon or à moi résistera peut-être mieux au temps mais qu'importe puisqu'apparemment leur or, sitôt ramassé, repousse continuellement à leurs pieds. Je n'envisage pas de changer ma façon de faire, mais c'est parfois nécessaire de dire : tout ça me déçoit.

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